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Published on December 10th, 2012 | by Romain

Chantage d’Alfred Hitchcock : Ciné-concert et Restauration

A l’occasion de sa première édition du festival «Toute la mémoire du monde», du 27 Novembre au 2 Décembre 2012, la Cinémathèque Française proposait pour sa cérémonie de clôture un ciné-concert d’une restauration de la version muette du film Chantage (Blackmail) d’Alfred Hitchcock, réalisé en 1929.

La projection du film était accompagnée d’une musique électro par Chloé Thévenin, jeune DJ et compositrice qui est l’une des figures majeures de la scène électronique française. Par ses sonorités synthétiques la musique a permis d’accroitre avec habilité une atmosphère à la tension déjà palpable. Tout l’intérêt de ce ciné-concert résidait dans ce mariage à première vue étonnant mais finalement très cohérent. En effet, la musique, qui prend le temps de trouver ses marques et son équilibre avec les images, va devenir de plus en plus anxiogène au fur et à mesure que la culpabilité d’Alice s’intensifie.

À Londres, Alice est fiancée à Frank, un détective de Scotland Yard. Un soir, elle accepte de suivre un jeune artiste. Il tente de la violer, elle saisit un couteau et le tue. L’enquête est confiée à Frank.

Outre la présence de la musique électronique, l’ambiance demeure perpétuellement pesante grâce à une mise en scène et un montage parfaitement maîtrisés. Tout d’abord grâce à l’emploi de gros plans, sur les mains notamment, tic Hitchcockien qu’on retrouvera dans la plupart de ses films. La scène du meurtre se déroule en dehors du cadre, cachée par un rideau, agité au rythme de la bataille mortelle qui s’opère entre Alice White et Mr Crewe. Seul le jeu des mains des deux acteurs servent de narration. Alice au prise avec son agresseur cherche à s’en sortir et trouve finalement un couteau qui sonne le glas de son calvaire. Quelques secondes plus tard la main de l’homme sort du rideau, tendue, raide, morte. D’une grande inventivité, Chantage met déjà en lumière les codes du réalisateur. Nous y retrouvons ensuite son amour pour l’expressionnisme Allemand et son jeu d’ombres ainsi que de nombreuses références visuelles et de mouvements de caméras qui nous rappellent qu’il est passé par les studios de Babelsberg et s’est notamment formé auprès de Murnau et Lang.

Chantage est entré dans l’histoire du cinéma, ou tout du moins dans l’histoire du cinéma britannique comme étant à la fois le dernier film muet d’Alfred Hitchcock mais également son premier film parlant. Si l’histoire reste la même entre les deux versions, de légères modifications ont du être faites pour la version parlante. Quelques plans ont ainsi été retournés et des mouvements de caméra ont été rajoutés. Mais la plus grosse difficulté se trouvait du côté de l’actrice Anny Ondra. Tchèque de naissance, l’actrice principale parlait anglais avec un accent très prononcé. Hitchcock du contourner ce problème avec une astuce : l’actrice devait mimer les dialogues pendant qu’une autre interprète, cachée hors du cadre, les lisait. Mais le réalisateur a aussi usé de son ingéniosité par le biais d’un autre artifice, optique cette fois, l’effet Shüfftan, effet déjà utilisé par l’opérateur de même nom qui a notamment collaboré avec Fritz Lang pour son film Metropolis deux ans auparavant, afin de rendre à l’écran des décors grandioses, réalisés grâce à un miroir placé à 45° de la caméra et dont la surface était grattée en des endroits stratégiques, ce qui permettait d’y refléter des maquettes et d’y voir en transparence les comédiens et d’autres éléments “réels” du décor.

Dans Chantage, Hitchcock a utilisé ce procédé lors de la course poursuite entre le suspect et la police dans les décors grandioses du British Museum. Un trompe-l’oeil efficace sur lequel Hitchcock est revenu dans son entretien célèbre avec François Truffaut. Comme il n’y avait pas suffisamment de lumière pour tourner à l’intérieur du musée, lui et son équipe avaient décidé d’utiliser le procédé « Shüfftan » à l’insu des producteurs, qui ne connaissaient pas le trucage et qui, probablement, n’auraient pas eu confiance dans les résultats. Contrairement à l’utilisation du trucage pour le film de Fritz Lang, Hitchcock et son équipe n’utilisèrent pas des maquettes pour refléter le « faux » décor du British Museum dans le miroir, mais des photographies. Elles avaient été prises avec des expositions de trente minutes, et il y en avait neuf en tout, qui représentaient des endroits différents du musée. L’excellente qualité des photographies permettait de les rétro-projeter sur le miroir et de jouer ainsi sur les transparences plus facilement. L’argent du miroir était gratté sur des surfaces précises, comme par exemple, le cadre d’une porte, afin de voir l’arrivée d’un personnage dans le décor « virtuel ».

Concernant la restauration de la version muette du film :

La version qui a été projetée dimanche 2 décembre, pour la clôture de la 1ère édition du Festival International du Film Restauré “Toute la Mémoire du Monde”, a été restaurée en 2012 par les Archives Nationales du British Film Insitute (BFI), en association avec Studio Canal. Cette restauration fait partie du plan «Rescue Hitchcock 9», un projet mis en place en 2010 qui a pour but de restaurer les 9 films muets réalisé par Hitchcock entre 1925 et 1929.

Le négatif original de la version muette a été retrouvé dans les archives du BFI, mais à la vue de la dégradation avancée de la pellicule nitrate (certaines scènes étant perdues ou inutilisables), le laboratoire Deluxe 142 a été chargé de prendre les choses en mains. Le négatif a étéscanné en 4K et la restauration s’est faite par tirage à immersion dans un produit à base de trichloréthylène, procédé qui permet de réduire ou d’éliminer les atteintes du temps, en “comblant” notamment les rayures de la pellicule.

Pour corriger les défauts restant, les restaurateurs ont eu recours à la palette graphique utilisée manuellement (avec des outils comme Photoshop) et à des logiciels de nettoyage d’images semi-automatiques (comme les logiciels Diamant ou Combustion). Contrairement à la plupart des négatifs de films muets disposant de «flash titles» (indications à destination des laboratoires quant aux cartons à introduire sur le négatif), celui de Chantage présentait déjà les intertitres. Les originaux ont pu être préservés.

Le British Film Institute, BFI pour les intimes donc, à l’instar de la Cinémathèque Française tend à promouvoir l’accès pour tous à un large choix de films. Britannique, mais aussi de toutes autres origines. L’institut cherche par ailleurs à conserver et restaurer tous documents s’apparentant à l’histoire du cinéma Britannique. S’il encourage pleinement le développement des arts cinématographiques et télévisuels, le BFI organise chaque année deux festivals, le London Film Festival et le London Lesbian and Gay Film Festival. Dans sa grande entreprise de restauration, l’établissement s’est notamment occupé d’un des grands films horrifique de l’histoire, Dracula. Le film de la Hammer a ainsi été projeté en 2007, peu après halloween dans la salle IMAX du BFI.

Deluxe 142 est l’un des plus grands services de restauration, médias numériques et post-production au Royaume-Uni. L’équipe s’occupant de la restauration utilise techniques et technologies de pointe pour apporter les meilleurs moyens de restauration et de conservation possible. Mis à part les 9 films muets d’Alfred Hitchcock, le service a travaillé sur d’autres films. Ainsi, par exemple, dans l’optique du 100ème anniversaire de la tragédie du Titanic, le laboratoire s’est occupé de la restauration du film A Night to Remember, réalisé par Roy Ward Barker en 1958 et relatant le naufrage du célèbre paquebot à travers plusieurs témoignages, en vue d’une projection lors du festival de Cannes 2013. La Passion de Jeanne d’Arc, le chef d’oeuvre de Dreyer, considéré comme l’un des dix meilleurs films de tous les temps selon le magazine Sight & Sound, est également passé entre les mains des techniciens pour la sortie d’une édition Blu-Ray.

Romain & Caro

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