Critique du film Blue Ruin de Jeremy Saulnier

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BLUE RUIN
Écrit et réalisé par Jeremy SAULNIER

USA 2013 1h32
avec Macon Blair, Devin Ratray, Amy Hargreaves, Kevin Kolack, Eve Plumb…

L’accroche est simple, comme souvent dans les bons thrillers, et celui-ci est excellent, et assez réjouissant… Un homme qui a disparu de la circulation refait surface pour régler de vieux comptes. Alors vous me direz, le gars qui revient de nulle part pour une histoire de vengeance, on a déjà vu ça cent fois. Sauf qu’ici le gars en question n’est ni un vétéran de l’armée ni un expert en arts martiaux ou en explosions, c’est juste un gars comme vous et moi avec ses faiblesses, sa maladresse et son humanité. On pourrait craindre aussi une énième série B sans grand relief, mais que nenni, car le jeune réalisateur mêle savamment tension, violence et humour, comme savent si bien le faire par exemple les frères Coen. Le fait que le personnage principal (Macon Blair, impeccable !) n’ait aucune faculté particulière pour la castagne en fait inévitablement une sorte de looser de la vengeance. Se procurer un flingue aux États-Unis est d’habitude un jeu d’enfant… ici cela paraît une épreuve insurmontable pour notre anti-héros. Bref ce petit film noir sait créer une ambiance tout à fait singulière qui vaut le détour !

Dwight est un vagabond qui vit sur une plage, il squatte une bagnole qui a jadis été bleue et qui lui sert d’abri. Habillé de guenilles, il se nourrit de ce qui lui tombe sous la main et va prendre un bain dans les baraques laissées vides par leurs occupants dans la journée. Mais un jour les flics du coin débarquent et l’embarquent au poste. On se dit : ça y est, ils vont le mettre en taule pour on ne sait quelle raison… mais en fait pas du tout, les policiers lui apprennent que va sortir de prison l’homme responsable de la mort de ses parents, et ajoutent qu’ils espèrent bien que ça ne modifiera pas son petit train-train de gentil clodo. Sauf que l’information va faire l’effet d’une bombe dans la tête de Dwight et réveiller l’homme qu’il a sans doute été avant ce drame. Une fois relâché par la maréchaussée, il fait un brin de toilette, se rase de près, se donne un coup de peigne et enfile des fringues potables. Et puis deux, trois coups de clé dans le moteur de sa poubelle roulante plus tard, le voilà parti pour la Virginie, sa contrée natale, sans doute pour faire tout le contraire de ce qu’il a juré aux flics : se venger !
Pourquoi cette vengeance ? Quel est le passé de cet homme ? C’est ce que l’on va apprendre petit à petit, au grès des rencontres, tout en apprivoisant ce personnage.

En plus de sa double casquette de scénariste-réalisateur, Jeremy Saulnier est également directeur de la photographie, il a notamment travaillé sur Putty Hillet I used to be darker, les deux excellents films de Matt Porterfield, qui brillaient entre autre par la qualité de leur cadre et de leur lumière. Autant dire que les images de Blue ruin sont particulièrement soignées et expressives, au service d’une mise en scène sèche et sans fioriture qui sied parfaitement au genre. 
Un film noir dans la plus pure tradition américaine, qui prend sa source dans la haine tenace entre deux familles… Voilà qui nous rappelle le premier film de Jeff Nichols, le remarquable Shotgun stories. Il se pourrait bien que Jeremy Saulnier soit de la même trempe que le réalisateur de Take shelter et Mud. On suivra donc avec attention ses prochains films…

Raoul Duke

Critique du film Zero Theorem de Terry Gilliam

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Zero Theorem
Réalisé par Terry GILLIAM
USA/GB 2013 1h46
avec Christoph Waltz, Mélanie Thierry, David Thewlis, Lucas Hedges,
Tilda Swinton, Matt Damon, Sanjeev Bhaskar, Peter Stormare, Ben Whishaw…
Scénario de Pat Rushin

C’est la nouvelle folie de Terry Gilliam, le plus américain en même temps que le plus visionnaire des indépassables Monty Python, et c’est une sorte de Brazil trente ans plus tard… On retrouve cette même vison kafkaïenne et déjantée de la société, avec les couleurs flashy en plus. Cette veine de l’anticipation – même si l’univers ici décrit n’est qu’une très crédible extrapolation du nôtre – permet à Gilliam d’exploiter au mieux son imaginaire débordant. On retrouve sa patte dans les décors style rétro-futuriste, dans les costumes et les coiffures plus extravagants les uns que les que les autres. Le film déborde d’idées, de trouvailles saisissantes, comme ces publicités qui vous suivent partout dans la rue, ou ces fêtes où chacun danse sur sa propre musique sortie de ses écouteurs… Une dystopie foisonnante, bourrée d’imagination, d’humour et de générosité.

Londres, dans un avenir proche. Les avancées technologiques ont placé le monde sous la surveillance d’une autorité invisible et toute-puissante : Management, un cousin germain de Big Brother… Qohen Leth, génie de l’informatique, vit reclus dans une chapelle abandonnée où il attend désespérément l’appel téléphonique qui lui apportera les réponses à toutes les questions qu’il se pose, donnant ainsi, enfin, un sens à sa vie. Malheureusement il doit régulièrement quitter son antre pour aller travailler, au risque de louper se fameux appel, il doit se mêler à ses congénères, ce qu’il redoute au plus haut point…
Jusqu’au jour où Management lui confie un projet ultra-confidentiel : il va devoir décrypter le fameux « Théorème Zero », qui prouvera que l’infini existe… ou démontrera que ce n’est qu’un leurre. Et pour cette mission spéciale, Qohen pourra effectuer ses recherches sans bouger de chez lui, le bonheur ultime. Mais la studieuse solitude du chercheur de fond est perturbée par les visites intempestives des émissaires de Management : Joby, sorte d’inspecteur des travaux finis, Bob, un jeune informaticien surdoué, et la voluptueuse autant que mystérieuse Bainsley, qui fait tout pour le séduire. Sans compter les interventions d’une psychiatre virtuelle aussi intrusive qu’à côté de la plaque… Entre ses calculs infernaux et les contacts avec ces intrus, Qohen finira-t-il par percevoir le sens de la (sa) vie ?

Sans jamais se prendre au sérieux, en gardant en permanence son ambiance de bricolage artisanal (on est à mille lieues des blockbusters futuristes ultra-balisés), le film porte un regard à la fois amusé et inquiet sur l’évolution technologique effrénée de nos sociétés, sur le contrôle permanent, sur l’hyper-connexion obligatoire, sur l’isolement impossible et la paradoxale solitude qui en découle, sur la perte de sens et de repères… La fable est sombre dans le fond mais joyeuse dans la forme, en tout cas bourrée d’énergie et de fantaisie.
C’est le formidable Christoph Waltz, découvert par Tarantino, qui incarne Qohen : crâne rasé, timide, névrosé (il parle de lui à la première personne du pluriel), finalement très drôle et infiniment humain. Mais tous les acteurs sont épatants, y compris les guest-stars qui nous réservent quelques apparitions réjouissantes : Matt Damon en Management caméléon, ou Tilda Swinton en psy-rom complètement frappadingue.

Raoul Duke